Clara Bardou – Portrait d’une entrepreneure déconditionnée

Clara Bardou - Portrait d'une entrepreneure déconditionnée

À 31 ans, Clara a déjà connu plusieurs vies. De la success story de business woman dans l’hôtellerie de luxe à l’entrepreneure moderne dévouée corps et âme à des causes résolument humanistes, elle a donc troqué son carré Hermès pour une écharpe à grosse maille depuis qu’elle travaille chez elle.

Un brin hyperactive cette banlieusarde de classe moyenne a déménagé plus de 17 fois et voyagé dans une grande partie du monde, elle ne se sent appartenir à aucune terre et cultive une grande indépendance depuis toujours.
« Chez moi ce n’est pas ma région d’origine ni celle où j’ai grandi, chez moi c’est lorsque je suis avec Fabien » son conjoint depuis 12 ans.

Cela étant dit, une prise de conscience récente lui met le nez dans ce qu’elle appelle “ses propres conditionnements”. Ceux de la réussite sociale telle qu’on nous la vend dès le plus jeune âge.

En route pour les désillusions

Remontons quelques années, à l’aube de son orientation. Clara sait qu’elle veut choisir une carrière dans laquelle “il y aura toujours du travail”. Elle s’oriente alors vers une école de commerce prestigieuse mais fait volte face juste avant de passer les épreuves d’admission en réaction à une phrase prononcée par des amis, alors étudiants de l’école : “Nous sommes une communauté très forte, tu verras nous nous suffisons à nous même”. Et c’est cette suffisance qui la fait fuir alors.

Elle a des valeurs – comme on est censé en avoir à cet âge – et des envies de voyage et de découverte. La voilà maintenant embarquée dans l’industrie de l’hôtellerie qui lui promet de belles aventures à l’étranger.

Elle entre à l’institut Vatel de Bordeaux – sacrée meilleure école par les professionnels – et suis 5 années d’études épanouissantes. Elle part en stage à l’étranger puis commence une carrière à Genève dans des 4 et 5 étoiles.

Son travail est alors de représenter l’hôtel au niveau local, auprès d’entreprises, d’organisations internationales et d’agences de voyage de Luxe, en Suisse et à l’étranger. Elle voyage beaucoup de Baku à Chicago.

Elle a son premier enfant, sa fille. Le rythme effréné des déplacements à l’étranger – au moins une semaine par mois – devient compliqué à gérer. Soucieuse de concilier sa vie privée et sa carrière professionnelle elle cherche alors à négocier un accord de télétravail – à raison d’un jour par semaine – qu’on lui refusera plusieurs fois sous prétexte que “ça ne correspond pas à la politique de l’entreprise”. Le dernier refus est catégorique, un mois plus tard elle démissionne.

Ce claquement de porte sonne comme une prise de conscience amère. Elle se remémore ses années d’école. Cinq ans d’études pendant lesquelles on lui vend la nouvelle RSE, la gouvernance, le nouveau monde des entreprises libérée…
Une jolie dystopie qui a fait place à un monde du travail brutal avec injonction de se taire, d’appliquer ce qu’on lui dit et de ne surtout pas réfléchir.

Elle savait dès le début que “ça n’allait pas le faire” ce qui ne l’a pourtant pas empêché de serrer les dents pendant de nombreuses années.
Sept ans de “Marche ou crève” pour les compter.

Il y a d’abord une nécessité de reconnaissance sociale et ensuite, il y a l’argent qu’elle a investit dans ses études alors comment pourrait-elle tout envoyer balader ?

Sa première “déprogrammation” comme elle l’appelle sera de refuser de reprendre un poste qui lui impose de travailler toute la semaine dans un bureau à des horaires fixes.

Parmi plusieurs sollicitations, elle choisit une opportunité sur mesure qui la fait passer de l’autre côté, celui des fournisseurs et découvre un nouvel univers : la Tech. Les hôteliers deviennent alors ses clients.
Enfin ! elle s’auto-gère et organise sa vie et donc son temps comme elle le souhaite. Elle n’a pourtant jamais autant travaillé. Cette aventure durera deux ans.

La startup finit par faire banqueroute et Clara est remerciée, comme l’ensemble des 300 collaborateurs. Elle se retrouve au chômage alors que sa promotion au rang de directrice de la stratégie EMEA allait enfin arriver. Son fils venait de fêter ses 5 mois.

Elle apprendra bien plus tard que le secret du bonheur se trouve dans une gestion séquentielle et non parallèle de ses projets de vie.

Peu de temps après, elle trouve un nouveau boulot dans lequel elle restera 7 mois avant que la crise sanitaire n’impose à cette dernière entreprise de faire “quelques sacrifices”.

Deux déceptions professionnelles en à peine quelques mois, la claque est violente !
Le confinement lui donne l’occasion et le temps de l’introspection et son vieux rêve de monter sa propre boîte refait surface et elle comprend que, comme beaucoup de personnes, elle ne s’est jamais sentie légitime. La solution avait donc toujours été de se greffer aux projets des autres.

La déprogrammation entre objectif personnel et projet professionnel

Clara Bardou - Portrait d'une entrepreneure déconditionnée

Après avoir longtemps cru que les grands PDG avaient “quelque chose qu’elle n’avait pas”, elle comprend que c’est faux et que tout cela résulte – pour beaucoup d’entre eux – de capitaux sociaux, financiers et culturels qui ruissellent de génération en génération.

La voilà tordant le cou à son propre syndrome de l’imposteur tout en refusant de jouer le jeu de ces dictats silencieux et révoltants.

Elle fait la rencontre d’un consultant en management de l’innovation et de l’intelligence artificielle qui la bouscule et pousse le dernier domino.
C’est décidé, elle se lance ! Ses valeurs et son expérience seront le terreau de son projet dans lequel quête de sens et alignement seront les pierres angulaires.

Le consultant devient son futur associé.

Elle crée un collectif de “pirates modernes” pour hacker un système qu’elle juge obsolète.

“Nous sommes arrivés au bout d’un système qui ne fonctionne plus. La course à la croissance économique, mondialisée et monopolisée nous a conduit dans le mur. C’est le moment de proposer d’autres rêves.”

L’un des premiers projets du collectif sera une web-série documentaire intitulée sabøtage. Elle y parle de déconditionnement au travers de portraits d’anonymes qui s’affirment au risque de déplaire ou de décevoir.
L’idée derrière le møuvement h est de “créer collectivement des outils concrets pour le monde de demain grâce à une profonde alliance entre des solutions alternatives et de la Deep Tech”.

Clara travaille avec des freelances, convaincue qu’il ne faut pas chercher la réussite pour soi tout seul.

Sept personnes l’entourent aujourd’hui aux quatre coins du monde – Toulouse, St Paul de la Réunion, Medellin, Lyon… Elle coordonne ce joyeux petit monde dans lequel chacun travaille à son rythme et propose ses idées.

C’est sa définition d’une entreprise inclusive aux relations horizontales. “J’ai un besoin, tu as une solution alors il y a échange”. Rien là-dedans ne justifie la subordination de l’un ou de l’autre.

Ces collaborations complémentaires lui montrent chaque jour qu’il faut capitaliser sur ses forces et savoir déléguer quand cela est nécessaire car on ne sera jamais bon partout.
Pour Clara, savoir s’entourer est la clé.
Et c’est ce qu’elle fait !
“C’est très intéressant de laisser la place aux idées de tout le monde pour co-construire quelque chose de plus fort”.

Elle trouve d’ailleurs que chacun lui donne énormément depuis qu’elle accepte que les opinions des autres puissent être meilleures que les siennes.

C’est ainsi qu’elle travaille aujourd’hui pour et avec les autres. Son entreprise sera bientôt lancée et elle a l’intuition profonde d’être enfin là où elle doit être simplement parce qu’elle a fait le choix d’arrêter de passer sa vie à vouloir la gagner.

Son rapport au temps a changé lui aussi. Elle a en horreur cette course permanente contre la montre et décide d’y aller piano piano, une étape après l’autre, sans chercher à anticiper des problèmes qui n’existent pas encore.

Elle trouvera les solutions le moment venu et veut d’abord retrouver du temps pour “contempler les petits riens” et retrouver une vie beaucoup plus douce.
Elle sait que des galères il y en aura et qu’elle les assumera, une par une.
“On ne va pas commencer à faire des anticipations négatives, à chaque jour suffit sa peine !”.

Les rencontres qu’elle a faites lui ont prouvé que le monde était peuplé de héros du quotidien qui s’ignorent. Et c’est ce qu’elle veut faire savoir avec sabøtage.
“Les anonymes ont le droit au chapitre !”.

Il y a simplement derrière tout cela une furieuse envie d’éradiquer les croyances limitantes pour ouvrir le champ des possibles.

Et après l’avoir fait pour soi il est finalement naturel de vouloir le partager avec autrui !